Skyfall

Une histoire de fantômes

« A l’ancienne », voilà le mot d’ordre, la promesse, de ce nouveau James Bond, pour les 50 ans de la sortie de Dr No. Au coeur d’une saga, le film-hommage est un concept hautement casse-gueule, qui peut accoucher de véritables monstres : Bond en a déjà fait les frais avec son film des 40 ans, Die Another Day (Meurs un autre jour), véritable parc d’attractions sur pellicule, sans âme ni finesse. On pouvait donc craindre le pire pour ce Skyfall ; Dieu merci, Sam Mendes et les scénaristes ont choisi de jouer sur un registre bien plus fin.

Mais commençons par parler du grand échec de ce 23e opus : l’ambition du long-métrage était clairement de devenir un grand film sur la résurrection du héros. Tout est déployé à l’écran pour le souligner : du personnage qui meurt et se relève aux nombreuses références religieuses autour de la question de la mort, jusqu’à évidemment cette réplique mise en avant dès la bande annonce, dans laquelle James Bond dévoile son hobby : « La résurrection ». Hélas, ces éléments n’ont qu’une valeur incantatoire, et jamais Skyfall ne parvient à tenir cette promesse. Son erreur de ce point de vue est de rester par trop littéral. Il y a eu cette année un grand film sur la résurrection du héros : The Dark Knight Rises ; et même si Mendes lorgne ouvertement vers les Batman de Christopher Nolan, jamais il ne parvient à leur force symbolique.

S’ajoute à cela l’erreur majeure des scénaristes sur ce point : Neil Purvis, Robert Wade et John Logan ont visiblement oublié que c’est de toute façon le propre de toute histoire héroïque de voir passer le personnage par la mort pour renaître victorieux à la fin du film… C’est la matrice même du genre ! Dès lors, prolonger la traversée des enfers et gaver le script de références explicites ne peut pas donner à l’histoire une dimension qu’elle porte déjà en elle ; ça ne fait que lui ajouter des fétiches un peu vains.

Pour autant, cet échec des ambitions participe à la grande réussite de Skyfall : tout entier, le film, s’il n’a pas le propos religieux qu’il aurait rêvé, se révèle une passionnante histoire de fantômes. Et pour les 50 ans de la saga, la symbolique est suffisamment puissante pour emporter le reste. Car James Bond, plus sûrement que ses costumes ou son Walther PPK, porte une malédiction : celle des épisodes précédents, et plus encore celle des interprètes précédents… Sur chaque nouveau film plane l’ombre de ce qui a déjà été fait (en terme de cascades, de méchants, de « girls« ), des codes établis (les répliques, les gadgets, les gimmicks)… et de Sean Connery. De ce point de vue, Skyfall prend le contrepied de Casino Royale (et révèle donc, en creux, son échec après l’impasse Quantum of Solace), qui avait choisi la table rase, et oscille entre hommages, dynamitages et remotivation des codes élémentaires.

La séquence iconique du gunbarrel est encore une fois abandonnée au début du film, pour mieux la représenter symboliquement : un accent de cuivres à peine, voilà Bond qui surgit dans un couloir sombre, l’arme au poing, mais flou. Il s’avance vers le spectateur, et tout le thème visuel du film est posé : sous l’œil de Sam Mendes, ce 007-là sera hanté par des silhouettes, des ombres, des reflets… Les fantômes ne sont pas seulement les démons du passé de M ou de James Bond qui ressurgissent aussi bien physiquement que symboliquement : les fantômes parcourent chacune des images du film. C’est tout autant l’image de l’ennemi invisible que celle de l’agent secret – et la mise en abyme d’un héritage cinématographique si lourd qu’il avait jusqu’ici écarté les véritables auteurs de la réalisation d’un James Bond. A l’écran, donc, se succèdent les signes : la nuit, les miroirs, les éclairs de lumière, la brume, la ville-fantôme, la barque dans la nuit, les chandelles, les souterrains, le manoir écossais… Même le méchant (Javier Bardem), avec sa prothèse faciale qui – une fois ôtée – révèle un visage creux, spectral : pas seulement un ancien agent trahi et présumé mort, littéralement un fantôme.

Il y a enfin cette image impressionnante, au cœur du générique de début, où l’on voit Daniel Craig, entouré de quatre ombres de lui-même, leur tirer dessus une à une. Comment ne pas y voir la métaphore de ce problème, plus éternel encore qu’un diamant, de la comparaison perpétuelle d’un interprète à ses prédécesseurs (quatre ici, car qui honnêtement oserait comparer qui que ce soit à George Lazenby ?). Chaque aventure de 007 a ses propres fantômes ; l’audace de Skyfall est de les « tuer » délibérément. Si la désinvolture de Roger Moore (Bond qui rejoint une femme sous la douche sans même la connaître ?) et la froideur de Timothy Dalton (Bond qui laisse un ennemi se faire dévorer par un varan ou en tue un autre d’un couteau dans le dos ?) sont rapidement évoquées, les règlements de compte sont évidemment plus forts vis-à-vis du prédécesseur de Craig, Pierce Brosnan (Judi Dench dans le rôle de M n’en est-elle pas la plus forte relique ?), et surtout de l’indétrônable Sean Connery (l’Aston Martin DB5 de Goldfinger, qu’on prend consciencieusement le temps de détruire).

Lorsque le générique de fin démarre, la réappropriation autant que la remise sur les rails du personnage est totale, l’écran peut donc affirmer fièrement – comme à chaque fois – « James Bond will return », on est tenté de penser qu’un « is back » aurait été plus à propos. Mais attention : le spectateur aura désormais pris goût aux symboles ; et le coup des fantômes, ça ne marche qu’une fois…

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6 commentaires
  1. David a dit:

    t’es prêt à postuler à Télérama. Ce navet n’est pas sans grandeur. Petit bonhomme qui saute

  2. Qui t’es, toi, pour m’insulter ? ;)
    « Navet », je te trouve dur. « Petit bonhomme qui saute » aussi, d’ailleurs… Le film a de réelles ambitions, pas toutes concrétisées, et ça reste un excellent divertissement, non ?

    Edit : Ok, nevermind… J’ai rien compris à ton message. A croire que je n’a plus lu Télérama depuis assez longtemps, tiens !

  3. David a dit:

    <3

  4. Marc a dit:

    J’ai été très agréablement surpris. Notamment par l’esthétique du film, assumé et maîtrisé. La dernière scène est un peu longue… J’ai un peu l’impression qu’on peut l’interpréter comme la mort du vieux James Bond (la destruction de sa vieille demeure, symbolisant son passé torturé, la mort de M et, scène poignante au delà du raisonnable, la destruction de sa voiture!!) pour assister à la naissance du nouveau. Une autre référence religieuse: la mort du viel homme.

  5. En tout cas, tout est fait pour qu’on l’interprète comme ça. Mais je ne suis pas certain de la pertinence réelle du scénario sur ce point – ne serait-ce que parce que Casino Royale ET Quantum of Solace nous ont déjà fait le coup de la renaissance : l’un par la réinvention de James Bond à partir de zéro (reboot de la franchise, au début de sa carrière comme double-zéro), l’autre par l’apaisement des souffrances liées à la mort de Vesper Lynd.
    A la fin de Casino Royale, avec l’arrivée de la réplique emblématique (« Bond, James Bond ») et le retour du thème musical, le spectateur était naturellement invité à conclure que 007 était enfin « ressuscité ». A la fin de Quantum of Solace, son départ dans la nuit et l’irruption du gunbarrel (première fois à la fin d’un film), la même conclusion était proposée : les choses allaient enfin reprendre, le personnage était de retour. Ici, on nous rejoue pour la troisième fois le même couple – certes de façon bien plus intelligente, mais aussi avec cette petite touche d’invalidation des deux épisodes précédents qui ne peut que nous pousser à nous interroger sur le sens réel de ces revirements. Sauf que la conclusion est assez simple : les producteurs ont navigué à vue… Et ça, pour le coup, c’est dommage.

  6. Laure a dit:

    Article très intéressant ET bien écrit… Je ne prétendrais pas à votre niveau d’analyse, mais effectivemnt, à y bien réfléchir, références appuyées à la mort et à la religion ou aux mythes : histoire d’un homme qui offre jusqu’à sa mort pour le salut de tous… histoire d’un homme qui trouve une forme d’immortalité dans un fleuve (le Styx), en route pour l’au-delà…le MI6 dans un remake des catacombes (d’accord, sans les ossements)… et même l’image finale de la pieta inversée : un homme étreignant sa mère (de substitution) mourante dans une chapelle…
    A part ça, j’ai beaucoup apprécié le film, même si plus sombre, avec un James Bond décidément très désabusé. Moi, en tout cas, j’attends le prochain !

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