Tu seras mon fils

Au non du père

« Je suis un passeur… » affirme le personnage de Paul de Marseul, interprété par Niels Arestrup, au début du film. Affirmation contradictoire pour un homme qui va effectivement s’affirmer comme un héritier préoccupé par la transmission de son domaine, mais surtout dans le même temps comme un gestionnaire peu préoccupé par le lien avec son fils. De quoi questionner cette question de la filiation. Et si le scénario a parfois, certes, un peu tendance à appuyer ses effets et ses parallélismes, il mène plutôt bien sa barque, aidé en cela par une mise en scène sobre et glaciale (par opposition à la lumière douce des images) et un usage extrêmement modéré de la musique, qui ne rend ses apparitions que plus intenses.

Le film est structuré autour d’un double duo « croisé » : d’un côté Paul de Marseul, le père propriétaire (Arestrup), et Philippe Amelot, le fils viticulteur (Nicolas Bridet) ; de l’autre François Amelot, le père régisseur (Patrick Chesnais), et Martin de Marseul, le fils héritier du domaine (Lorànt Deutsch). J’inverse volontairement ici les filiations, car les parallélismes sont en réalité construits de cette façon (et vous noterez qu’il est rare pour des parallèles de se croiser sur un même plan). Ainsi, les deux femmes du récit, jouées par Valérie Mairesse et Anne Marivin) sont les épouses respectives de François et Martin (vous suivez ?), personnages plus effacés qui ont besoin pour s’affirmer d’une « aide qui leur corresponde »

Dès le départ, les rapports père-fils sont faussés et brisés d’un côté comme de l’autre. Il y a le père (Paul) ouvertement incapable d’aimer son fils (Martin) et de lui transmettre, non pas son héritage (qui n’est qu’un prétexte), mais son identité d’homme : de l’aider à s’élever pour devenir une personne à part entière. Martin, lui, vit sous cette ombre écrasante ; il est chétif, falot, et serait totalement transparent si Alice, son épouse, ne lui permettait pas d’exprimer, même de façon désordonnée, la force qui se cache au fond de lui. Et en face, il y a le bon père (François) qui a su lancer son fils (Philippe) dans la vie, mais qui au moment où la sienne s’éteint découvre la jalousie de voir son enfant réussir en tout mieux que lui-même ne l’a jamais su. Ce dernier sentiment se mêle probablement à la perception de l’injustice dont est victime Martin, privé d’un tuteur fiable, et donc incapable de se lancer par lui-même.

Le drame vers lequel se dirige le film est en germe dans tous ces dysfonctionnements initiaux. Le « crime » (déclencheur) commis par Paul en voulant se choisir un fils plus satisfaisant à ses yeux dans la personne de Philippe vient d’abord révéler à quel point « l’ordre des choses », auquel aime se référer François, a été trahi. Symboliquement, le père tue son fils naturel en lui demandant de renoncer à son héritage, mais il demande aussi à l’autre fils de tuer son propre père en changeant de filiation. Double reniement, double meutre. La mort est dans la place, et il ne lui reste plus qu’à ce choisir une victime parmi ces quatre destins – suspense artificiel que le montage a le bon goût de nous épargner en nous ayant révélé dès les premiers plans qu’au terme de cette mortelle trame, c’est Paul de Marseul qui retournera à la terre. Comme une réparation, maladroite et pourtant à sa façon expiatoire.

Il y a de ces symboliques religieuses dans le film. Par exemple dans le rapport aux cendres. Paul de Marseul vénère celles de son père (qui en réalité n’était pas le sien – justification peut-être un peu lourde, mais pas idiote de son rapport ambigu à la filiation…), allant jusqu’à les conserver dans sa cave et à en verser une pincée dans chaque nouveau cru de son vin, comme on ajouterait un peu d’encens pour honorer annuellement un dieu. Son fils Martin, lui, refermera la boucle par un geste très exactement opposé : verser un peu de vin dans l’urne funéraire de son propre père, comme une ultime libation – ou un signe d’alliance et de pardon ? – avant d’aller rendre les cendres à la terre du vignoble. Paul de Marseul, terrifiant aux yeux de son fils, aura été de son vivant un dieu ; et pourtant il meurt comme un homme…

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