The Dark Knight Rises

« Why do we fall ? »

« Pourquoi tombons-nous ? »

De cette question, en creux, démarrent les différentes ramifications de la trilogie Batman de Christopher Nolan. « Pourquoi tombons-nous ? » demande au jeune Bruce Wayne son père, qui vient de le récupérer après une chute au fond d’un puits. La réponse, on la devine ; c’est pourtant bien la question qui revient dans ce troisième volet comme elle revenait déjà à plusieurs reprises dans le premier.

Il y a des hauteurs et des profondeurs, chez ce Batman. Autant de hauteurs (les immeubles de Gotham, les montagnes, le batsignal dans le ciel) que chez ses prédécesseurs, sans doute, mais davantage de profondeurs (le puits, la batcave, la prison, les souterrains). Bien sûr, il y a là-dedans l’idée de l’élévation, du soulèvement, voire de l’ascension (« Rise »), mais il y a aussi un paradoxe central : Nolan dit avoir voulu s’intéresser d’abord à Bruce Wayne. Or, le personnage n’est jamais autant à l’aise que dans les hauteurs ou les profondeurs. De son mal-être au niveau de la terre, on comprend que cet homme est en fait totalement inadapté à la société, qu’il n’arrive pas à se fondre dans notre monde à nous, et qu’il passe ainsi son temps à monter et à descendre pour tenter de s’ajuster enfin. C’est aussi, évidemment, la métaphore du dilemme central de Batman : héros ou voyou ? faut-il, pour combattre le crime efficacement, s’abaisser à son niveau dans les bas-fonds de Gotham ou se dresser au sommet des tours pour redonner espoir aux habitants ? Ange ou démon, aussi : ange à l’apparence de démon.

Comment une société tombe-t-elle ? C’est la seule préoccupation des ennemis du Chevalier noir chez Nolan. Ra’s al Ghul voulait détruire la ville symbole de décadence ; le Joker entendait prouver que la ruine était déjà là ; voilà que Bane vient comme parachever leurs deux plans réunis, en faisant littéralement imploser Gotham City (spectaculaires scènes où le sol se dérobe), en la repliant sur elle-même (la ville est coupée du reste du monde) pour la laisser s’autodétruire. Alors que Batman s’était levé pour lutter contre la pègre, celle-ci n’est en fait qu’un menu adversaire, une petite épreuve en cours de route. Ses vrais ennemis sont des fanatiques, des terroristes, des nihilistes aux motivations certes sensiblement différentes, mais obsédés par un même but : la destruction de Gotham. Symbole absolu, personnage en elle-même : non pas une ville, mais bien la cité. A l’inverse, le personnage de Wayne et son alter ego masqué est (sont ?) obsédé par le sauvetage de cette société. C’est Sodome et ses quelques hommes justes, de façon à peine voilée dans le premier volet, en qui il faut croire encore et encore.

Il y aurait beaucoup à dire sur chacun des trois films. Le premier confrontait les notions de justice et de vengeance ; le second (le chef d’œuvre parmi les trois – sur lequel je reviendrai probablement) proposait une variation fascinante sur les concepts de bien et de mal ; le troisième vient clore le cycle en s’interrogeant sur la foi et le sacrifice. Foi dans les symboles (bons et mauvais), foi dans un « sauveur » qui se révèle davantage un guide qu’un héros tout-puissant, foi dans le courage d’un peuple capable de se relever de sa propre décadence. Confiance, aussi – mais est-ce seulement différent – dans ce rapport ambigu qui se noue entre Batman et Selina Kyle (je ne dirai pas Catwoman, puisque le nom n’est pas prononcé). Sacrifice, enfin, de façon plus lourdement appuyée, comme à travers ce dialogue : « Vous ne devez rien à ces personnes. Vous leur avez déjà tout donné. – Pas tout. Pas encore. » Donner sa vie pour ses amis ? la référence christique est évidemment soulignée, comme c’est souvent le cas dans le cinéma américain, mais l’intérêt ici est surtout que l’accent est moins mis sur le don de soi-même (je ne révèle rien de l’intrigue en évoquant tout cela) que dans la perspective de résurrection que rend possible la « croix ». Comme le titre du film le suggère, il est ici question de plusieurs résurrections, sous différentes formes : le réveil à la vie et à la foi (le retour après 8 ans d’absence), l’élévation vers le ciel (la prison – transposition à peine voilée du « Puits de Lazare » des comics), la renaissance (la paix finale), l’immortalité (éloquente ultime image du film) – ces quatre résurrections sont évidemment symboliques, et souvent paradoxales. Mais Batman lui-même n’est pas un symbole à la fois de la peur et de la protection ?

Pourquoi tombons-nous ? La réponse est d’une telle évidence qu’elle peut prêter à sourire. Pourtant, c’est bien sur la question, et non sur sa réponse, que l’accent est mis. Et comme toujours chez Christopher Nolan, le titre ne s’inscrit sur écran qu’à la fin du périple.

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9 commentaires
  1. corine a dit:

    De ce personnage, je retiens le costume, le masque; de tous les héros de comics c’est celui pour moi qui a le costume le plus parlant,le plus prégnant, plus que tous les autres; Bruce Wayne ne peut pas faire le « bien »,la « justice » avec ce qu’il est, même toutes ses richesses quelles qu’elles soient, il doit être autre. Il ne me semble ni héros, ni voyou, ni ange, ni démon mais autre. C’est cela qui est troublant. Une dernière chose. je crois que c’est le seul héros comics qui a de « vrais » ennemis, qui combat vraiment ce qui nous fait tomber. Là encore c’est pourquoi il me touche davantage. Le film en cela est bon.
    et sinon c’est sympa un endroit pour parler seulement de films…enfin seulement, non, pas vraiment ;-)

  2. Julien 2 a dit:

    Commentaire très très intéressant de ce film ! En VO le mot de cat woman est prononcé une fois il me semble, mais je dis çà vraiment pour chipoter.

  3. @ Corine : Je ne suis pas trop sûr pour le côté « vrais » ennemis chez Batman. Certes, la trilogie de Nolan est ancrée dans un univers réaliste, mais dans les différents comics il est loin d’être celui qui a les ennemis les plus vraisemblables… La vision cinématographique des trois derniers films est d’ailleurs assez éloignée de l’univers de la bande dessinée.
    (Mais à part ça : merci !)

    @ Julien2 : Je peux me tromper, mais justement je ne suis pas sûr du tout. Le côté « chat » est bien évoqué, mais je n’ai pas noté de mentions de « Catwoman » (en un seul mot) dans la VO du film…

  4. Corine a dit:

    Yes Sir . Vrais , pas comme vraisemblables bah non quand même, juste « véritables », du balèse, pas du chiqué. Du « vrai » noir, du « vrai » sombre, du « vrai » mal. Du Joker …d’enfer ;-)

  5. Ok. Mais du coup, c’est bien ce que je disais : ça reste assez spécifique à Nolan.
    Et je me demande si on ne pourrait pas voir quand même ce genre de chose chez les Vengeurs, par exemple (avec Thanos, voire même – dans une moindre mesure – Loki).

  6. Corine a dit:

    oui d’accord. c’est bien particulier à Nolan. D’ailleurs avec Thanos et Loki, on entre dans une dimension universelle ; et puis Thanos est amoureux de la Mort, c’est un peu différent. Non, Batman me semble bien être le seul à affronter le Mal – véritablé- dans sa dimension…terrestre. C’est vraiment autre chose. Mais bon . Ce n’est peut-être pas le lieu ici pour parler « philo comics » ;-)
    Bon sinon, je ferais bien un comm sur la Berthe que j’ai bien aimé et uen Valérie assez délicieuse, sur les moins de Thibérine mais là il me faudrait dix pages, et sur War Horse que je n’ai pas aimé du tout. Mais j’vais pas envahir tout de suite et puis on va croire que j’suis toujours au ciné. Blague à part, je reviendrais.

  7. D’accord. Disons que je n’aime pas trop les généralisations sur les comics : les univers sont trop vastes, c’est difficile d’en avoir une vision autre que partielle. Cela dit, ça ne m’empêche pas d’en faire aussi, alors bon…

  8. Valentin a dit:

    Dans la version original, les mots cat bugler sont prononcés. De façon suffisamment subtile, pour que le spectateur comprenne qu’il s’agit de CatWoman.
    Quand au titre The Dark Knight rises, il est une allusion à une BD. Dans cette BD, Batman est devenu un vieux sanguinaire, qui ne se contente plus d’arrêter les méchants, mais les tue.
    L’idée est que cette part d’ombre est en train de gagner l’âme de Batman. Cela laisse entendre que Batman a gagné, mais y a perdu son âme.
    Question Chrétienne si il en est. Peut-on combattre le mal sans être infecté par lui? Les anges n’ont pas d’âme. La réponse du film est que non. La seule victoire possible est l’ultime sacrifice et que quelqu’un d’autre prenne votre place et continue le combat.
    Cela correspond tout à fait à la culture Anglophone-Saxonne et sa vision du héros.
    Joss Whedon exprime cette même philosophie dans le dernier épisode de Angel.
    The fight must go on remplaçant le The Show must go on.
    Le mal est vaincu, mais çe n’est que temporaire.
    I’ve fight the good fight, now it’s somebody else turn to fight.
    CatWoman réplique est l’une des plus courantes du cinéma Américain. L’épouse, femme, sœur, fille du héros l’implore de laisser quelqu’un d’autre résoudre le problème et affronter le méchant. Voir les western des années 40-70.
    La différence est que les participants sont au courant de cette philosophie. Céline voulant contrer celle-ci alors que Batman l’a accepté. Célina non seulement reviens prête à se sacrifier pour Bruce Wayne, mais finalement meurt avec lui. Ils sont tout deux effacé de l’échiquier de Gotham. Spectateurs et non plus acteurs.

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